Sur le flanc de Ménilmontant à Paris, la rue Vilin partait de la rue des Couronnes et, traçant sur 43 mètres une sorte de S inversé, débouchait sur la rue Piat par un escalier abrupt au sommet duquel on découvrait le plus beau panorama de la ville. C’est l’un des douze lieux parisiens dont Georges Perec avait, en 1969, projeté de décrire, douze ans durant, le devenir. La rue Vilin n’est plus. A son emplacement se trouve désormais un vaste espace vert.
Classée en 1863, elle avait, environ un siècle plus tard, été déclarée îlot insalubre. Et le 4 mars 1982, le lendemain même de la mort de Perec, la pioche des démolisseurs achevait de la rayer de la carte, abattant notamment le n°24 où l’écrivain avait passé les six premières années de sa vie et où sa mère, déportée à Auschwitz en 1942, tenait un salon de coiffure. En remontant la rue Vilin à l’aide de quelques 500 photographies prises sur des décennies, en la reliant à l’oeuvre et à la biographie de Perec, Bober tente mimétiquement de dégager l’un des ressorts de sa démarche littéraire : nommer pour sauver de l’oubli, écrire pour témoigner de ce qui fut, « arracher quelques bribes précieuses au vide qui se creuse ».
Myriam Bloedé, Images de la culture / Cinémathèque du documentaire
Un homme capable de s’émouvoir sur les vestiges d’une rue rayée de la carte dix ans avant sa naissance est-il bien vivant ? Tentation d’exotisme ou obsession morbide ? C’est tout le mystère de mon rapport à la rue Vilin, petite voie disparue du XXe arrondissement de Paris.
Ouverte en 1863, le rue Vilin reliait la rue des Couronnes aux hauteurs de la rue Piat, à l’angle de la rue des Envierges. Son parcours remontait en pente douce selon la forme d’un S, jusqu’à un escalier d’une trentaine de marches au sommet desquelles s’étale l’un des plus beaux panorama de la Capitale. L’endroit faisait parti d’un entrelas de ruelles et de passages qui avait mal supporté l’après guerre. Le secteur se dégradait au rythme de la lente extinction des industries de Belleville. Frappés d’insalubrité, la rue Vilin, le passage Julien Lacroix et leurs voisins seront sacrifiés sur l’autel de la rénovation urbaine. Au fil des ans, les palissades et les gravas se substiteront peu à peu aux anciens immeubles. En 1988, la construction du Parc de Belleville sur les ruines froides de l’îlot mettra un point final à l’aventure.
ROBERT BOBER, UN CINÉASTE QUI ÉCRIT
par Frédéric Bonnaud – 4 février 2026 (site de la Cinémathèque française)
Robert Bober aura passé sa vie à l’ombre des écrivains avant d’en devenir un lui-même. Avec Pierre Dumayet, son ami, à qui il a adressé deux de ses livres, il a contribué à doter la télévision française d’une mémoire littéraire, de Lectures pour tous à quelques numéros d’Un siècle d’écrivains, deux séries, ou plutôt deux collections devenues mythiques et qui resteront inégalées.
L’œuvre de Bober, cinéaste à la télévision, auteur de plus de cent documentaires, reste donc à découvrir. L’écrivain, lui, a su imposer sa voix, aussi singulière que pudique, une écriture faite d’instants suspendus, de gestes à peine ébauchés, comme celui de cette jeune femme qui a beaucoup pleuré devant Madame de… de Max Ophuls, au Studio des Ursulines, mais qui n’osera pas effleurer le narrateur de « On ne peut plus dormir tranquille quand on a une fois ouvert les yeux » (P.O.L, 2010), son compagnon de larmes le temps d’une séance. S’est-elle arrêtée un peu plus longtemps que nécessaire avant de traverser la rue Gay-Lussac, « Le temps que je la rejoigne ? Non, je ne crois pas. Elle se serait retournée. De quoi étions-nous séparés ? Je ne sais pas. Je suis resté à la voir disparaître. »
Citer le Bober écrivain, « un cinéaste qui écrit », c’est dire combien le Bober cinéaste est d’abord un inlassable arpenteur de lieux vides : l’île d’Ellis Island, « l’île des larmes » dont parle son complice Georges Perec, un cimetière juif à Vienne, qui paraît seulement peuplé de biches, dans « Vienne avant la nuit » (2017) – ce merveilleux film-essai, plutôt que documentaire proprement dit, où Bober observe encore une fois la photo de son arrière-grand-père, Wolf Leib Fränkel, avant de partir à la recherche d’une civilisation entière détruite par le nazisme.
Vienne, le Prater, ses cafés et leurs fantômes d’écrivains devenus arguments publicitaires, comme ce Thomas Bernhard qui ne laissa jamais ses compatriotes oublier leur indignité originelle, ou Joseph Roth, « citoyen des hôtels », ou encore Franz Kafka et Milena, qui furent si heureux dans cette ville, l’espace de quelques jours. Film-promenade, à la culture inépuisable et vagabonde, marabout-bout de ficelle-selle de cheval, mais à la rigueur calme de l’enquêteur qui ne se laissera pas distraire de sa piste. Tiens, on y retrouve l’histoire que racontait Jean-Luc Godard au début d’Hélas pour moi, avec Bernard Verley, celle de l’histoire à raconter, de la prière à dire et du feu à construire. Une histoire hassidique de Gershom Scholem, qu’avait aussi réinterprétée Chantal Akerman pour ses Histoires d’Amérique. Les grands esprits se rencontrent quand il s’agit d’évoquer la transmission, sa possibilité malgré tout, malgré l’irrémédiable.
Au babil du guide professionnel d’Ellis Island (« Récits d’Ellis Island », 1980, avec Georges Perec), qui, lui, connaît l’histoire qui fera rire les visiteurs, répondent les traces à peine perceptibles de tant de souffrances accumulées, et les nuées sur l’Hudson River et la baie de New York. Bober, cinéaste et écrivain de l’impalpable.
Frédéric Bonnaud est directeur général de la Cinémathèque française.
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