Pendant cinquante ans le nom de Maïa Plissetskaïa, ballerina assoluta, fut indissociable de l’histoire du ballet soviétique et de l’une de ses scènes les plus prestigieuses, le Théâtre Bolchoï de Moscou. Maïa Plissetskaïa a marqué l’art de la danse du XXe siècle. Après avoir dansé le grand répertoire, Maïa souhaita briser le carcan de l’académisme et travailler avec des chorégraphes contemporains. Elle entama une seconde carrière à l’âge où les ballerines quittent ordinairement la scène.
Cette même recherche de nouveaux rôles l’amena à chorégraphier elle-même des pièces inspirées de grandes œuvres de la littérature russe. Maïa Plissetskaïa fut aussi actrice du cinéma soviétique, et sa beauté et son élégance inspirèrent peintres et photographes.
Maïa fut une résistante de l’intérieur qui dut se battre pied à pied pour défendre son intégrité. Elle ne cessa d’être confrontée aux embûches innombrables inhérentes au gouvernement communiste qui la considérait comme une « fille d’un ennemi du peuple ». Maïa Plissetskaïa vit aujourd’hui entre l’Allemagne et la Lithuanie.
Loin de l’hagiographie, ce film propose une rencontre avec une artiste dont se réclament de nouvelles générations de danseuses, et une femme à la personnalité complexe en proie aux absurdités d’un système totalitaire.
L’exceptionnel documentaire d’Élisabeth Kapnist fait la part belle à différents extraits de pièces dont un magistral « Carmen » du chorégraphe cubain Alberto Alonso, ou « Le Lac des cygnes » qu’elle a dansé plus de huit cents fois en trente ans. Ce remarquable parcours artistique traverse la Seconde Guerre mondiale, le stalinisme et remonte le temps jusqu’à aujourd’hui.
Extrait de la critique par Rosita Boisseau, Le Monde, 29 mars 2003
« La richesse du film tient beaucoup au fait que les opérateurs russes des années 1945-1960 savaient vraiment filmer, cadrer l’événement, et que leur noir et blanc est impeccable ‘, observe Elisabeth Kapnist qui a passé des heures à visionner les trésors filmiques russes. Le montage minutieux, la confrontation parfois splendidement décalée des images, font surgir en creux le portrait de Maïa Plissetskaïa, femme d’exception, artiste étiquetée ‘ politiquement peu sûre ‘, qui ne capitula jamais. Elle n’apparaît en chair et en os qu’assez tard dans le film composé de trente minutes d’archives sur une durée globale de cinquante-huit minutes. » (Rosita Boisseau)
Le Prix Charles Brabant 2026 décerné à Élisabeth Kapnist par la Scam
Le jury distingue cette année Élisabeth Kapnist pour l’ensemble de son œuvre audiovisuelle. Ses films reviennent sur les figures majeures et les grands évènements de l’histoire, pour éclairer ce que ces récits ont laissé derrière eux : les personnages secondaires, la part d’ombre, le hors-champ. Elle trace une voie unique dans le documentaire, une invitation à repenser l’essence de la narration et à imaginer d’autres possibles.
Monteuse image dans les années 1975-1985, notamment aux côtés de Jean Rouch, Élisabeth Kapnist cofonde en 1981 les Ateliers Varan, qui deviendront une référence de la formation au cinéma documentaire. Une faille humaine, un paradoxe, ou un choix singulier constituent souvent le point de départ et la trame de ses portraits : la fêlure d’Orson Welles (Orson Welles, autopsie d’une légende, 2014), la frontière trouble entre génie et folie de Vaslav Nijinski (2001), l’expérience de la souffrance dans La Vie en vrac (2011, Étoile de LaScam en 2013), l’engagement de Luchino Visconti, aristocrate attaché au communisme (Luchino Visconti, entre vérité et passion, 2015).
Ses films racontent aussi les figures restées dans l’ombre des légendes : Lydia Delectorskaya, muse occultée de Matisse (Matisse et Lydia, 2024) ; Céleste Albaret, confidente discrète de Marcel Proust (Céleste et Monsieur Proust, 2021) ; ou encore les épouses de présidents de la Ve République (Neuf Femmes aux marches du palais, 1999). Et reviennent sur les traces laissées par l’exil de sa famille paternelle, ayant fui la révolution bolchévique, avec plusieurs très beaux documentaires consacrés à la Russie, dont Loin, là-bas… (1999).
Son œuvre singulière laisse une grande place aux matériaux d’archives, et ouvre le documentaire à toute la complexité humaine, en mêlant histoire, parole intime, destinées et événements du quotidien.
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