Quelle folie

  • Diego Governatori
2018
87min

Synopsis

Disponible en consultation gratuite sur place

Aurélien est un ami très proche, atteint du syndrome autistique d’Asperger. Parmi les symptômes, une utilisation atypique du langage qui complique son intégration dans la société. Sa parole témoigne en effet d’une certaine difficulté à incorporer les codes qui régissent les liens et les interactions sociales, ce qui l’exclut de ce fait de toute altérité durable. Au-delà de ce que l’autisme peut expliquer, au-delà aussi des hypothèses que je pourrais formuler, il est un témoignage à son propos qui m’intéresse vivement : le sien. Comment se voit-il, se pense-t-il, s’impressionne-t-il, se vit-il ?

Mots clés : 
  • Portrait
  • santé mentale
  • Syndrome autistique d’Asperger
  • Trouble du spectre de l'autisme
  • TSA (troubles du spectre autistique)

« Aurélien est un ami très proche, atteint du syndrome autistique d’Asperger. Parmi les symptômes, une utilisation atypique du langage qui complique son intégration dans la société. Sa parole témoigne en effet d’une certaine difficulté à incorporer les codes qui régissent les liens et les interactions sociales, ce qui l’exclut de ce fait de toute altérité durable. Au-delà de ce que l’autisme peut expliquer, au-delà aussi des hypothèses que je pourrais formuler, il est un témoignage à son propos qui m’intéresse vivement : le sien. Comment se voit-il, se pense-t-il, s’impressionne-t-il, se vit-il ? » (Diego Governatori, réalisteur)

Dans une forêt méridionale, un homme semble se parler à lui-même : « C’est vraiment insoluble cette question de dérouler sa pensée pour l’exposer. La seule solution est de lâcher l’affaire… C’est très dur pour moi de régler ça. » Avec une verve extraordinaire, Aurélien, trentenaire, autiste atteint du syndrome d’Asperger, tente de mettre des mots sur sa condition avec la complicité de Diego derrière la caméra. Dans un deuxième temps, une ville dense de monde et bruyante va mettre Aurélien face à ses tourments. Une expérience aussi bien intellectuelle que sensorielle, qui nous renvoie à notre propre condition.

Aurélien, chemise noire, plonge au coeur de la foule blanche et rouge de la feria de San Fermin, à Pampelune. Attirés par la présence de la caméra, les fêtards l’accostent en anglais ou en espagnol, croyant voir un acteur ou une personnalité connue. « C’est compliqué… d’exister, » dit-t-il à un touriste qui l’assène d’un « Mais là tu n’existes pas, tu joues ! » Alors que l’excitation de la foule est à son comble lorsque débute la course de taureaux dans les rues de la ville, un autre visage d’Aurélien se dévoile, torturé, sujet à une violence intérieure inouïe. A l’écart dans une rue plus tranquille, il tente encore de définir ce qu’il ressent, comment il se voit. « L’autiste est un anthropologue de l’endroit où il est né. Il regarde les proches, les gens qui devraient lui être familier, comme appartenant à une tribu lointaine. » Il dit encore ses efforts insensés et permanents pour le ramener des marges, du labyrinthe de ses raisonnements, au monde des « humains ».

Romain Hecquet, Images de la culture / Cinémathèque du documentaire

FIPADOC 2019 : Grand Prix Documentaire national et Prix Mitrani.


L’AVIS DE TËNK

Il y a peu de films dont je suis sortie avec l’envie immédiate de les partager. « Quelle folie » est de ceux-là. Sans doute parce qu’il fait éprouver ce qu’est le partage, cette chose rare qui permet de rencontrer l’Autre, ou au moins de rencontrer d’autres façons d’être au monde. Rencontrer Aurélien est une expérience forte et puissante. Son flot de parole, l’intelligence de sa pensée, qui s’entrechoquent avec sa souffrance, viennent questionner nos évidences, notre inscription dans la communauté des humains, le pilotage automatique de tous ceux pour qui la norme va de soi. Depuis la périphérie, Diego Governatori trace avec son ami un parcours vers la cité et la foule, et réussit à trouver une forme sensible et juste. On en sort comme d’une arène : ébranlé dans nos certitudes et donc plus riche. Assurément du grand cinéma.

Éva Tourrent, responsable artistique de Tënk

 

Entretien avec Diego Governatori, réalisateur, extrait du dossier de presse

Le lien qui m’attache à Aurélien est avant tout un lien d’amitié, et l’idée de faire un film sur, ou plutôt avec lui, est venue principalement de l’intensité de notre amitié, marquée par quinze années à échanger sur l’état du monde ou sur ce qui agitait nos vies.

J’ai très vite été marqué par sa volubilité, ses fulgurances, ses visions, mais aussi par ses angoisses et ses dérives. Le voyant progressivement pris dans un schéma répétitif de l’échec, j’ai senti que son inadaptabilité creusait un fossé inéluctable entre la société des hommes et sa personne.

Un jour il me dit même ceci : « tu sais Diego, je n’existe pas. » Cet aveu, si promptement confié, était-il à prendre au sérieux ? Était-ce un aveu de faiblesse ? D’insatisfaction ? De résignation ? Était-ce une façon pour lui de conjurer le sort qui était le sien ? Ce qui est sûr, c’est que je ne pouvais pas continuer à le voir sans m’emparer de ces questions, et pour espérer l’aider il fallait que je devienne comme un médiateur entre lui et le monde.

Évidemment cela a pris du temps. « Quelle Folie » est un projet auquel je me suis attelé pendant cinq ans, une longue période durant laquelle je me suis confronté tout autant à l’intensité de sa genèse qu’aux difficultés de sa fabrication. Car au-delà du sujet abordé qui met clairement en jeu l’intimité profonde d’Aurélien, bien des questions se sont posées quant à l’approche technique et cinématographique que j’ai dû mener afin de rendre compte de la fragile intériorité de mon ami. Comment délier sa parole que lui-même croit viciée, alors qu’elle comporte un réel pouvoir introspectif ? 

Comment inviter le cinéma au cœur d’une relation d’amitié ? Comment réussir à faire résonner au dehors cette voix dudedans ? 

Au vu de la place que prend la parole, peut-on se demander si, finalement, ce n’est pas le langage qui structure le film ?

La parole d’Aurélien est en effet le point d’ancrage du projet, et très vite il m’a semblé décisif de comprendre l’usage qu’il en faisait. Prise dans son ensemble, elle me renvoyait à quelque chose de constitutif de l’être humain, à une vibration, à une vitalité qui, chez lui, n’aurait pas été canalisée. Son déchainement verbal charriait une énergie de bâtisseur qui, lorsqu’il opérait, donnait la sensation qu’il pouvait déplacer des montagnes, ce qui parfois, je le concède, faisait un peu peur.

Si le langage demeurait comme pour tout le monde son principal moyen pour rejoindre l’Autre, la façon dont il l’avait assimilé le soumettait à d’incessantes tempêtes, à un tangage permanent. En donnant la parole à Aurélien, en laissant éclore l’objet de son discours enfoui, c’est une part de son trouble autistique qui nous est révélée : sa discontinuité d’être, la question sourde de se sentir différent, l’inaptitude à comprendre intuitivement les systèmes symboliques.

Mais peut-être qu’en miroir, il nous appartient d’interroger notre soi-disant normalité, de renverser nos postulats, nos habitudes, nos évidences. 

Quelle folie - Diego Governatori - le lieu documentaire-02

Entrer dans le film c’est tout de suite être pris dans la parole d’Aurélien, d’emblée spectaculaire et saisissante, par laquelle il essaye de formuler son angoisse et ses difficultés à être parmi les autres. Cette parole passionnante est un monde, et dans son effort à donner une forme à l’informe, c’est tout son corps qui semble entrer en tension, secoué, saccadé, toujours en mouvement, comme en cage, et qui vient rythmer et appuyer un monologue fascinant. Ses développements à la fois fous et limpides sont traversés par une nervosité, des grognements, des sursauts, dans une sorte de crise à la fois permise et contenue par la mise en scène de Diego Governatori. Très concentré sur son protagoniste, le film travaille lui aussi à construire une forme à partir du chaos, à rendre sensible et à organiser le tumulte dans un double geste d’accompagnement et d’affrontement.

Et c’est toute la beauté de Quelle Folie que de réussir à faire naître un regard doux et amical tout en faisant exister la confrontation et la violence. Ainsi accueillie, la parole d’Aurélien peut grandir, dépasser les empêchements, et se déployer dans un mouvement de la pensée quasi lyrique. La question de la folie devient alors secondaire, vite dépassée par la force du rythme, des enchaînements d’idées et des mouvements du corps.

Plus tard dans le film, lorsqu’il faut finalement sortir de la parole pour aller au contact des autres, au milieu des hommes qui paraissent eux-mêmes pris de folie, Diego Governatori prend le parti de son protagoniste et fait délirer sa mise en scène, non pas dans la redondance du personnage mais comme en parallèle, en soutien. Alors le film entre dans une démesure, un trop loin surprenant qui embrasse la colère et le débordement, et nous fait désirer l’explosion avant la possibilité d’un apaisement.

Julien Meunier, cinéaste | texte repris du site de l’ACID (Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion) qui soutient du film

diego-governatori - le lieu documentaire

Né dans le Sud de la France en 1981, Diego Governatori s’installe à Paris pour y suivre des études de cinéma. Après quatre ans passés à l’Université Paris 8 Saint-Denis, il rentre à La Fémis en section montage.

Diplômé en 2007, il est ensuite reçu comme pensionnaire à l’Académie de France à Rome, Villa Médicis.

Ayant collaboré pendant 10 ans avec son frère Luca, avec qui il réalise plusieurs courts et moyens métrages, il entame seul un projet de film documentaire : « Quelle folie ». Ce premier long métrage est sélectionné dans de nombreux festivals.

(Source : ACID Cannes)

Filmographie de sur film documentaire fr

Quelle folie - Diego Governatori - le lieu documentaire-01

Après des études de philosophie et une formation de comédien à Toulouse, Aurélien Deschamps s’installe à Paris où il pratique le théâtre comme comédien et metteur en scène. Sa rencontre avec les frères Governatori l’amène à s’intéresser au cinéma : il réalise deux court métrages, dont l’un est librement inspiré de L’ »Éducation. Sentimentale » de Flaubert et où il interprète le rôle principal. Il travaille ensuite comme scénariste pour le cinéma et la télévision.

Actuellement il poursuit son travail autour de la mise en scène de la parole. 

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