“Ceux de la nuit” de Sarah Leonor

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Dans les alentours de la station de ski de Montgenèvre (Hautes Alpes) explorés par la cinéaste, quelques traces presque impercéptibles laissées par les réfugié·e·s qui traversent la frontière administrative entre l'Italie et la France
Coup de coeur d’Alain – le Lieu documentaire (janvier 2022)

“Ceux de la nuit”
Sarah Leonor | 2022 | 70’ | Sésame Films & Les Films Hatari | distribué par Les Films de l’Atalante
Sélection France au festival Cinéma du réel 2022. 

Sortie nationale dans les salles de cinéma le 11 janvier 2023. Notamment à Strasbourg au cinéma Star.


Résumé

Paroles anonymes à la frontière franco-italienne dans les Alpes au col de Montgenèvre : récits en résonance aiguë avec le monde d’aujourd’hui.

Le jour : le tourisme, des capitaux investis pour rentabiliser la montagne, des emplois saisonniers qui font vivre une grande partie des habitants de la région.

La nuit : le destin fragile de plus de dix mille hommes, femmes, enfants, qui, en l’espace de quatre ans ont franchi la frontière au péril de leur vie, et qu’on n’a pas vus, qu’on ne voit pas, qu’on ne verra jamais.

“(…) Des voix récitent les témoignages des personnes habitant la vallée et recouvrent les paysages abrupts. Ceux du jour ont des histoires plus gaies que ceux de la nuit. C’est que les frontières se passent de nuit, et que la frontière existe pour certains et plus vraiment pour d’autres. Mais sur les chemins, les histoires et les destins se croisent. Et ceux du jour trouvent parfois les corps de ceux de la nuit en haut des pistes de ski ou sur leurs routes.

Par éclats, la montagne livre son récit. Le film de Sarah Leonor est un travail de lecture : lire le paysage pour qu’il nous laisse voir ceux qu’on ne voit pas, les vies obscures, non désirables, égarées, qui se cachent mais qui laissent leurs traces.”

— Clémence Arrivé | Cinéma du réel

Le point de vue d’Alain | Le Lieu documentaire

 

Le soir de l’avant-première organisée par et au cinéma Star St Exupéry à Strasbourg, avec le soutien du Lieu documentaire, parmi les spectateurs de la salle qui affichait complet, il y avait deux membres de l’équipe du Lieu documentaire.
Je vais être bref : nous avons beaucoup aimé ce film et nous vous conseillons vivement d’aller le voir !

Pour le sujet évidemment. Raconter la traversée clandestine des réfugié·e·s, au péril de leurs vies. Ce qui a été malheureusement le destin de Blessing Matthew, jeune nigériane, 21 ans au moment des faits, retrouvée noyée le 9 mai 2018 dans la Durance. Blessing hante notamment Sarah Leonor et son film. Redire aussi le risque pour certains d’être interpellés par la police des frontières, avec les conséquences que nous connaissons. Et évoquer la cohabitation avec les habitants de la station de ski de Montgenèvre (Hautes Alpes). Ceux qui se mobilisent pour porter secours aux réfugié·e·s, ceux qui continue à faire comme si de rien n’était, ou ceux (bien plus rares) qui se regroupent au sein d’une milice identitaire…

J’apprécie la façon personnelle que Sarah Leonor a de traiter ce “sujet”. Ces vies et ces destins. Sa façon de sortir de le “sujet” de l’habituel récit “journalistique” pour l’inscrire dans quelque chose de plus large. Universel. Le sujet est politique. Elle ne l’élude pas. Le propos est clair. Elle l’inscrit toutefois dans une géographie et un temps plus vaste.
Et trouve par ailleurs une forme cohérente à sa question si juste : “comment représenter ce qui ne peut être filmé ?”. 

La langue cinématographique, tissage subtil d’éléments de réels filmés, de sons enregistrés et recomposés, les récits des personnes réécrits et portés dans le film par des voix de comédiens (Françoise Lebrun, la narratrice – comme une sorte de voix de la montagne ; Adrien Michaux, Martin ;  Hovnatan Avedikian, le lieutnant Mourrat ; Solène Rigot, Camille ; Damien Bonnard, Olivier Rabourdin, les maraudeurs), donnent à Ceux de la nuit une dimension et une force particulière. Je ne peux m’empêcher de penser à une forme de pensée “cosmopolitique” développée par des penseurs qui gravitent autour des figures d’Isabelle Stengers, de Philippe Descola, etc. Une façon d’Habiter la terre comme l’écrit Bruno Latour. 

Sarah Leonor puise chez Élisée Reclus, géographe et poète, anarchiste, une manière d’arpenter les chemins, de dire le monde en collectant des fragments de matières et de pensées, ici des images, des sons, des récits. 

Le film chemine sur une frontière, incertaine, poreuse, mais fertile. Il s’inscrit dans genre de documentaire particulier, un cinéma de montage, qui aux éléments captés du réel (dire ici aussi la puissance quasi tellurique des images filmées par la cinéaste), ajoutent des éléments utilisés souvent par la fiction (des textes écrits – saluer au passage la qualité d’écriture de Sarah Leonor, d’Aristide Mourrat et de Thomas Wolfe), ainsi que des extraits d’un film de fiction de Pietro Germi Le Chemin de l’espérance (Il cammino della speranza, 1950).

Une forme poétique qui n’a rien d’éthérée, comme l’est la vraie poésie. Nous permettant, à nous spectateurs, d’être libres et disponibles à toutes sortes d’émotions et de réflexions, pendant toute la durée de la projection. Et après.

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Sarah Leonor | photo : Aminata Beye (D.R.)

Sarah Leonor est née en 1970 à Strasbourg. Elle y a d’abord étudié l’histoire de l’art et le russe, avant de suivre un cursus d’Études Cinématographiques et Audiovisuelles à l’Université Paris 7 – Jussieu. Son mémoire de recherches portait sur le cinéaste arménien Arthur Pelechian, dont les enseignements constituent sa formation de cinéaste.

Son premier court-métrage, Napoli 90’, réalisé en Italie avec Benoît Finck, est sélectionné en 1994 à Cinéma du réel. Suivent plusieurs courts-métrages diffusés dans de nombreux festivals. Le moyen métrage L’Arpenteur, co-réalisé en Arménie avec Michel Klein, obtient le prix Jean Vigo en 2002.  Ses deux premiers longs métrages de fiction, Au voleur (2009) et Le Grand Homme (2014), ont commencé leurs carrières festivalières respectivement aux festivals de Locarno et de Toronto.

Lire dans le dossier de presse l'entretien de Sarah Leonor avec Christophe Kantcheff

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