Bridgewater (Massachusetts), 1967. Frederick Wiseman tourne « Titicut Follies », son premier film, dans une prison d’État psychiatrique et atteste de la façon dont les détenus sont traités par les gardiens, les assistants sociaux et les médecins à l’époque.
Ce que révèle le film lui a valu d’être interdit de projections publiques aux États-Unis pendant plus de 20 ans.
Le film est en noir et blanc, magnifiquement cadré et monté, sans commentaire, sans effet, sans compassion, sans concession. D’autant pus impitoyable et bouleversant.
Témoin discret et vigilant des institutions, Frederick Wiseman pose, avec Titicut Follies, les bases de ce qui fait son cinéma depuis 50 ans.
ENTRETIEN AVEC FREDERICK WISEMAN, EXTRAIT DU DOSSIER DE PRESSE
par Fabien Baumann
Ma motivation première, c’était surtout le cinéma ! Je voulais tourner un documentaire et cherchais un bon sujet. J’ai choisi la prison de Bridgewater parce que, professeur de droit, j’y avais conduit des étudiants et avais une certaine familiarité avec l’endroit.
Vouliez-vous dénoncer la manière dont les malades étaient traités ?
Les bâtiments dataient du milieu du 18ème siècle, les services psychiatriques et médicaux étaient affreux, les malades étaient maltraités… Pourtant, le dénoncer n’était pas mon seul but. Des choses se passaient là-bas, mais d’autres choses marquantes également.
Lesquelles ?
Si je réponds à cette question, il faut que j’explique le film et je n’aime pas le faire. La réponse la plus courte est : qu’est-ce que vous, vous voyez dans le film ?
Je l’ai construit autour de la fête musicale annuelle et de la relation entre les malades, les psychiatres, les gardiens et le public. N’oubliez pas que « Titicut Follies » est une comédie musicale ! Dans l’oreille américaine, le mot « follies » est-il riche de la même ambiguïté que nous entendons en français dans le titre ? Bien sûr, comme dans les Ziegfeld Follies (1945). Il y a au moins un double sens.
Que signifie Titicut?
C’est le nom indien de la région où se situe la prison, dont l’adresse est sur Titicut Street. Les gardiens et les prisonniers appelaient eux-mêmes leur revue annuelle «Titicut Follies». On voit ce nom figurer sur la scène, derrière les chanteurs.
On sait que le film a été interdit, les procès que vous avez endurés pour pouvoir le projeter. Mais avez-vous obtenu facilement la permission de le tourner?
J’ai eu tout de suite celle du chef de la prison, mais le directeur de l’administration pénitentiaire était contre, et j’ai dû obtenir l’autorisation du lieutenant-gouverneur de l’État. Tout cela a pris un an et demi. Mais, dès que j’ai commencé le tournage, plus de problème. Les gardiens et les prisonniers étaient contents d’être filmés, comme dans tous les autres documentaires. Nous tournions à trois personnes. Je fais le son et dirige le caméraman, et un troisième homme change les bobines.
Photo : Erik Madigan Heck, 2015
FREDERICK WISEMAN
Cinéaste américain né le 1er janvier 1930 à Boston, Frederick Wiseman s’applique à dresser un portrait des grandes institutions nord-américaines. Après avoir fait des études de droit à l’Université de Yale, il commence à enseigner sa discipline sans grande conviction. En 1963, il
entreprend de produire « The Cool World » de Shirley Clarke, adapté d’un roman de Warren Miller. Cette expérience le décide à produire et réaliser ses propres films.
Il tourne alors « TITICUT FOLLIES » (1967) qui jette un regard d’une acuité terrible sur un hôpital pour aliénés criminels.
Il affirme avec ce premier documentaire ses principes de base et, dès 1970, afin de se garantir une indépendance de création, crée sa propre société de production Zipporah Films.
Depuis « TITICUT FOLLIES », il réalise, au rythme de un par an, des documentaires aux titres évocateurs dans lesquels il poursuit son étude des règles du
«vivre ensemble» dans les grandes institutions dont s’est dotées la société
américaine, mais aussi le vieux continent.
Plus de 40 films réalisés à ce jour, qui composent un portrait mosaïque de la société contemporaine, des États-Unis, de la France et de leurs institutions. Une véritable conscience du politique, traverse cette œuvre essentielle que l’on peut sans aucun doute considérer comme «un seul et très long film qui durerait quatre-vingts heures ».
Les films de Frederick Wiseman ont été sélectionnés et récompensés dans de très nombreux festivals à travers le monde, aux premiers rangs desquels Cannes, Venise et Berlin. Il est membre d’honneur de l’Académie américaine des Arts et des Lettres et a reçu, en novembre 2016, un Oscar d’honneur pour l’ensemble de sa carrière.
Il est décédé le 16 février 2026 à Cambridge (Massachusetts), à l’âge de 96 ans.
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