La photographe Sabine Weiss a capturé des milliers de visages, de sourires et d’attitudes, toujours en quête d’émotions. Elle a immortalisé un Paris populaire désormais disparu, photographié de nombreux artistes et fourni des milliers de clichés pour la mode, le reportage et la publicité.
Pendant toute la seconde moitié du XXe siècle, son objectif s’est attaché à celles et ceux qui restaient en marge, en France mais aussi dans le monde entier. Il en résulte aujourd’hui une œuvre monumentale, un travail photographique toujours engagé vers l’autre, témoin d’un profond amour de la vie.
Avec Sabine Weiss, regardons d’un peu plus près : les scènes, d’apparence inoffensive, ont été inscrites avec une volontaire malice, juste à ce moment précis de déséquilibre où ce qui est communément admis se trouve remis en question. Les concepts littéraires en prennent un bon coup. Je veux dire que les vieillards ne sont pas forcément vénérables, pas plus que les soubrettes obligatoirement accortes. Si cela dérange un brin, c’est très bien : c’est exactement le rôle que doit jouer la photographie.
Robert Doisneau
« Hier, Sabine est morte. » Le documentaire de Camille Ménager aurait pu être un film endeuillé : commencé à l’automne 2021, il s’est achevé sans Sabine Weiss, disparue le 28 décembre de cette même année, à 97 ans. C’est pourtant un portrait lumineux, tant la vieille dame irradie de sympathie, d’humour, de simplicité et d’empathie, esquivant avec une ironie toute suisse l’esprit de sérieux, la théorie, l’autosatisfaction.
« Ce n’est pas de l’art. Mes photos sont un témoignage. Moi, ce que j’aime, c’est l’humain. Vous n’allez pas me dire que, parce que j’ai photographié un morveux de 5 ans qui met les doigts dans son nez, j’ai fait une œuvre d’art. Il ne faut pas exagérer. »
Au fil d’une longue carrière de photographe, à la fois éclectique – mode, publicités, reportages, portraits, travaux personnels… – et internationale – de la porte de Vanves à Paris au métro de New York, des cafés d’Athènes à Saint-Pétersbourg –, Sabine Weiss n’a eu de cesse de mettre en avant sa légitimité d’artisan photographe – qui plus est dans un monde essentiellement masculin.
La maîtrise technique était sans doute son principal motif de fierté. Feuilletant une série de clichés des années 50 qu’elle avait oubliée, elle n’est pas tendre avec la débutante qu’elle était : « Moche, moche, moche… C’est mal cadré. Il y a de bonnes intentions, mais c’est techniquement tellement mauvais… Ah oui, cette photo est bien… parce qu’elle est simple. »
Sabine Weiss ne la ramène pas, en somme. Elle se confie peu. La pudeur et l’ironie, encore. Alors, ce sont les autres qui parlent d’elle. Laure Augustins, son assistante, Marion Weiss, sa fille, Francine Deroudile, la fille de Robert Doisneau, Marta Gil, ancienne directrice du Jeu de paume, Virginie Chardin, commissaire d’exposition…
La manière de Sabine Weiss, c’est la curiosité pour ses sujets, le goût des voyages (même au coin de la rue) et des rencontres, la sympathie pour les individus sans masque, sans artifices, souvent vulnérables, et une capacité extraordinaire à croquer sur le vif sans indiscrétion.Une vieille femme appuyée contre un mur, dans un couloir de métro ; un petit mineur de 13 ans, le visage noirci ; un cul-de-jatte qui traverse la rue accompagné de son chien ; un cheval qui rue dans un terrain vague enneigé ; un marchand ambulant de balais ; une petite Égyptienne au sourire éblouissant ; le poète André Breton ; des jeux sur une plage de Bombay ; des gamins qui chahutent, d’autres qui rêvassent, ou qui fixent l’objectif…
Durant des décennies, à l’instar de ses pairs plus tôt célébrés – Willy Ronis, Robert Doisneau, Henri Cartier-Bresson… –, Sabine Weiss a nourri nos mémoires d’images inoubliables.
Pourtant, la consécration a été tardive. Elle est désormais unanime. Des images éparses font-elles une œuvre ? À cette question, « Sabine Weiss, la poésie de l’instant », la plus grande rétrospective consacrée à la photographe, de mars à octobre 2022 à la Casa dei Tre Oci à Venise, a répondu de façon éclatante. Sa fille et la réalisatrice Camille Ménager avaient prévu de l’y accompagner…
Historienne de formation (Paris 1/école doctorale de Sciences Po, Paris), Camille Ménager écrit et réalise des films documentaires d’histoire. Elle s’intéresse notamment aux questions transverses entre l’histoire et la mémoire, aux parcours de(s) femmes dans l’histoire et à l’histoire de l’image de guerre. Ses films, principalement réalisés avec des images d’archives, interrogent la question des traces documentaires du passé, et du récit contemporain de notre histoire collective.
Filmographie récente :
« Renoir in love » ( 52′, 2026, O2B Films, Musée d’Orsay et ARTE France)
« La tragique histoire de l’éléphant Fritz » (52’, 13 Prods, Arte – sélection Terre(s) d’histoire, Figra, 2024)
« Le siècle de Sabine Weiss » (59’, Brotherfilms, France 5 – sélection Longs-métrages du Festival International du Film sur l’Art, 2023)
« Sur les traces de Gerda Taro » (60’, Brotherfilms, France 5 – Grand prix Terre(s) d’histoire, Figra, 2021 ; sélection au Festival international du Film d’Histoire, Pessac, Panorama du documentaire, 2021)
« Tu seras mère ma fille » (90’, Brotherfilms, France 5 – sélection Terre(s) d’histoire, Figra, 2019 ; sélection Documentaire, festival des créations audiovisuelles de Luchon, 2019)
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