Le destin de cinq familles se joue à l’hôpital N°6 de Shanghai. À travers leurs histoires croisées se dessine un portrait de la Chine d’aujourd’hui entre culture traditionnelle et modernité. La solidarité, la tendresse et le sens de l’humour permettent aux familles et patients de tenir le cap face aux aléas de la vie.
L’AVIS DE TËNK
Le film s’ouvre sur un entrechoquement des mondes, alors qu’une femme quitte la campagne pour se rendre dans un immense hôpital où la foule se presse dans les escalators – deux millions de patients y sont accueillis au moment du tournage. Elle et son mari font partie de l’une des familles filmées par Yé Yé et prises au cœur d’une des tragédies qui nous hantent toutes et tous : la maladie, les accidents, la mort. Les heures de visite sont sacrées, réunissant les corps, rythmant le film comme autant de soulagements. Quelques plans capteront des silhouettes esseulées sur fond d’un paysage urbain rectiligne, immaculé, elles semblent bien fragiles face aux infrastructures régissant leur quotidien.
Le film permet au public européen d’appréhender comment, ici, les questions économiques sont au centre des décisions de santé, objets de luttes permanentes. L’analyse du système hospitalier chinois n’est ceci dit pas son objet premier ; il fait avant tout surgir petit à petit des êtres farouchement déterminés et farouchement beaux face au pire.
Charlène Dinhut
Programmatrice et commissaire d’exposition
Le Monde : » Un film qui fait trembler le monde «
L’Obs : » Édifiant et bouleversant «
Télérama : » beau portrait d’un peuple résiliant «
NOTE D’INTENTION DE LA RÉALISATRICE
Je viens d’Harbin, dans la province d’Heilongjiang, au nord-est de la Chine. Je suis arrivée en France en 2001, où je me suis établie et j’ai acquis la nationalité française en 2015.
En 2014, j’ai travaillé sur une série télévisée intitulée « ER », tournée dans l’hôpital n°6 de Shanghai. J’étais en charge des caméras mobiles, qui devaient apporter « de l’humain » aux 78 caméras fixes, comparables à des caméras de surveillance, qui composaient les images de base de cette série.
Immergée au cœur de cet hôpital, j’ai eu l’impression de plonger littéralement dans les entrailles de mon pays, de ressentir son
pouls, d’entendre son cœur battre, son corps vibrer. Cela faisait longtemps que je voulais filmer la Chine sous un angle différent de
celui auquel nous sommes habitués. Mais comment raconter ce grand pays en pleine mutation, sans verser dans la banalité, et sans
s’égarer géographiquement et idéologiquement ? Malgré ce dispositif qui pouvait m’en éloigner, j’ai senti que je pouvais tracer les
contours d‘un portrait complexe de la Chine d’aujourd’hui : filmer la vie, les liens, dans un contexte où les trajectoires humaines
sont interrompues.
L’hôpital est un endroit où nous préfèrerions ne jamais aller, mais auquel nous sommes tous confrontés un jour ou l’autre, comme
patient ou proche d’un patient. Ce lieu offre une scène de théâtre où le drame est omniprésent, mais où la comédie n’est jamais
loin et se place comme un antidote puissant face à la gravité. Les personnes qui vont à l’hôpital sont dans un hors-temps, leur vie
a été bouleversée, un grain de sable est venu gripper la bonne marche de leur quotidien, et ils réagissent comme ils le peuvent.
À l’hôpital n°6, j’ai vu comment l’humour et les capacités d’adaptation des Chinois font des merveilles face à l’adversité.
Dans ce film, je m’attache à l’itinéraire de quelques personnes hospitalisées, à leurs proches, depuis leur entrée qui marque un
grand bouleversement, jusqu’à leur sortie de l’hôpital, parfois guéris, souvent affaiblis. Durant leur séjour, les questionnements
existentiels et les préoccupations matérielles traverseront ces personnes confrontées à la question de la mort. Comment payer les
soins d’un proche quand on n’a rien ? Comment accepter la perte de sa mobilité ? Va-t-on être encore utile à la société ? Quel sens
a la vie ? Combien coûte à ta famille ton éventuelle survie ?
Perdre et retrouver l’équilibre
Le besoin d’équilibre dans la civilisation chinoise date de longtemps. Les chinois disent que la Chine est puissante quand elle est unie, et faible quand elle est désunie, et que le pays oscille entre ces deux états. En suivant des cercles concentriques de plus en plus
étroits, tous les composants de la société pensent de même, jusqu’à chaque individu qui, pour trouver l’équilibre, doit respecter
les conventions, vivre dans une sorte d’harmonie avec ses proches, servir sa famille, ne pas extérioriser ses sentiments au-delà
du raisonnable.
Le monde qui bouge le met en état de perpétuel déséquilibre, auquel il résiste tant bien que mal. Mais quand la maladie ou l’accident arrive, il lui est plus difficile de reprendre cet équilibre, de protéger sa famille.
Depuis les années 50, différents observateurs de la Chine ont regretté l’absence d’un point de vue nuancé sur ce pays, qui fait face à des changements rapides, souvent brutaux, et auxquels les chinois doivent s’adapter tant bien que mal. Depuis l’occident, les détracteurs et les admirateurs de la République populaire hier, ou du miracle économique aujourd’hui, restent sur des positions figées et partiales.
De l’intérieur, les voix étaient, et sont toujours muselées quand il s’agit d’introduire le paramètre humain face aux slogans politico-économiques.
À travers ce film, je souhaite poser un regard tendre mais sans complaisance sur un pays tiraillé par ses contradictions, grâce à ma
rencontre avec des personnages attachants qui tentent de garder l’équilibre dans un monde sans cesse bouleversé.
Dramaturgie du réel
Lors des tournages de la série “ER”, je me suis trouvée confrontée à des gens en souffrance, même s’ils conservaient presque tous
ce sens de l’humour qui permet aux Chinois de relativiser toute situation, et ma position d’opératrice m’a souvent conduite à une
empathie trop forte. Pour la deuxième saison, j’ai alors expérimenté une position plus en recul, en faisant appel à une assistante comme « interface » avec les malades. Cela m’a permis de n’intervenir que dans les moments cruciaux, et donc d’obtenir des réactions plus respectueuses et proches du vécu des personnes.
Ce temps long passé dans l’hôpital m’a permis d’être parfaitement intégrée, de « faire partie du décor » et a rendu possible une grande proximité auprès des médecins et des patients. Ma familiarité avec les lieux et la confiance qui m’a été offerte m’ont permis d’anticiper les déplacements des personnages et d’adopter un découpage précis dans l’écriture filmique.
Dans ce même esprit, l’enjeu pour moi était de parvenir à faire dialoguer les personnages entre eux dans des mises en situation. Cette technique nécessitait un premier travail d’observation, d’écoute et d’échanges avant de filmer. Pendant le tournage, j’intervenais le moins possible pour laisser se déployer les personnages et être au plus près de leur réalité.
Ce rendu proche de la fiction s’est affirmé au montage où nous avons trouvé la manière d’entrelacer ces destins croisés dans une dramaturgie qui permet aux personnages d’incarner avec force un instantané de la Chine d’aujourd’hui.
Diplômée en sciences, en arts plastiques, en design et en cinéma, Ye Ye a toujours aimé les challenges. Elle travaille en Europe et en Asie, où elle pratique plusieurs métiers, le design, les effets visuels de cinéma, l’architecture, la céramique et le land-art.
Elle met au service de ces différents métiers sa créativité, ses capacités visuelles et narratives et un sens aigu de l’adaptation entre le fond et la forme de chaque projet.
« H6 », son premier film documentaire pour le cinéma, a été présenté en sélection officielle au festival de Cannes en 2021.
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