L’île grecque de Lesbos est séparée de la Turquie par un bras de la mer Egée. Chaque jour, des milliers d’exilés débarquent et marchent jusqu’au village de Kleio, première étape de leur périple européen. Cet afflux massif a scindé l’île en deux : d’un côté, ceux qui rejettent les réfugiés, « ceux d’en face », et de l’autre, celles et ceux qui ouvrent leur table, distribuent des vêtements, dénoncent l’île « prison d’âmes ». Reste une catastrophe écologique majeure avec ces gilets de sauvetage épars, ces moteurs polluant les fonds, ces canots pneumatiques sur les berges.
Écrit et réalisé par le collectif franco-grec Cinemakhia, ce film nous offre un nouveau point de vue et pose la question de l’accueil, de ses stigmates et de ses conséquences.
Billet de blog du Collectif Cinemakhia sur Le Club de Mediapart : "Face à Face" ou l'enjeu de l'accueil à Lesbos
publié le 8 juin 2016, par Lucie et Cinemakhia
Si ce projet documentaire est d’abord né d’un désir collectif de nous questionner sur la problématique de la migration aujourd’hui, dans sa dimension politique, sociale et humaine, nos premiers voyages à Lesbos ont pourtant opéré un retournement du regard que nous n’avions pas prévu.
Les drames qui se déroulaient sous nos yeux – des centaines de femmes, hommes et enfants débarquant sur une plage, à la recherche d’une vie enfin supportable – nous ont naturellement captés, captivés. Pour nous autoriser à faire ce film, il nous a fallu sortir de ce rapt du regard, de cette fascination courante pour la souffrance. Il a donc fallu nous retourner, faire dos à la mer, inverser la question. En entrant dans les terres, nous nous sommes intéressés à ceux qui habitaient là et qui assistaient à ces arrivées quotidiennes depuis plusieurs années. En les écoutant, nous avons découvert qu’ils avaient beaucoup à dire. Notre documentaire est alors devenu un film sur les habitants de Kleio, petit village au nord de l’île de Lesbos.
Nous espérions saisir comment les habitants de Kleio parvenaient à accueillir, ou pas, les réfugiés. Avant même d’interroger les villageois sur cet accueil, nous avons été nous-mêmes accueillis par eux. La langue grecque, que certains d’entre nous parlaient, a beaucoup aidé. Parmi nous, deux collègues grecques de Corfou. Un pont soudain entre deux îles. Panos l’ancien et poète du village, Paris le boulanger communiste, Botis le tailleur de pierre, Kostas l’ancien soldat pendant la guerre civile… Chacun a un avis propre sur l’arrivée des migrants, venus « d’en face », et ses effets sur leur île, sur leur village. Tous nous parlent inlassablement du passé, de leur histoire. De l’exil de leurs parents et de leurs grands-parents, forcés à quitter la Turquie pour rejoindre la Grèce à l’issue de la guerre gréco-turque. De ces réfugiés grecs d’Asie Mineure qui ont souffert de pauvreté et ont connu le rejet et l’exclusion.
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Accueillir l’autre, lui faire une place en et avec nous, c’est déconstruire l’illusion d’une identité autonome et séparée, pouvant se suffire à elle-même. Chacun de nous est constitué de plusieurs autres, et bien souvent, ce qui apparaît comme étranger résonne au plus intime de nous-mêmes. Devant l’autre, nous sommes toujours confrontés à un choix éthique fondamental: que faire de cet autre « en face » de moi ? Son visage est à la fois l’ailleurs et l’étranger absolu et, en même temps, c’est aussi moi. Puis-je accueillir l’autre ? Ai-je vraiment le choix ? Par sa présence, que je le veuille ou non, l’autre n’est-il pas déjà en moi et ne m’a t-il pas déjà changé ?
Dimitris, président du village, les yeux brillants de nostalgie, partage avec nous la première forme que devrait prendre l’accueil des réfugiés à Lesbos: « Mon grand-père était le gardien du phare. Avant les phares marchaient à la lampe à pression. Quand le soir tombait, ils allumaient et hissaient la lampe, pour que les bateaux puissent voir de loin. C’était ça le rôle du gardien de phare. Il restait là, vivait là, cultivait, il avait son tabac, ses animaux… C’était son activité, de surveiller les bateaux. C’était un travail monotone, mais il était le protecteur des marins. »
Aujourd’hui, malgré les mises en garde des habitants, le phare est automatisé.
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Cinemakhia est un collectif de réalisation composé de huit Grec·ques et Français·es souhaitant proposer une autre perspective sur la question des exilé·es ; et mener ce travail de façon collective. Le terme Cinemakhia, composé des termes grecs « cinema » et « symakhia » (alliance), résume l’objectif qu’il·elles se sont fixé·es : montrer qu’il est possible de réaliser un film à plusieurs, de manière horizontale, en mettant en commun les envies et les compétences. Issu·es de disciplines variées (sociologie, anthropologie, psychologie, histoire ou économie), les membres de Cinemakhia n’appartiennent pas tou·tes au monde du documentaire. Le collectif est composé de Lucia Bley, Clémence Boiteux, Marguerite Chadi, Raphaël Marchou, Mary Micha, Eva Pantazopoulou, Eden Shavit et Mélissa Vassilakis.
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